Philosophie · Collège, 3ᵉ année · 35 min

Sartre

Condamnés à être libres. Rien ne nous définit d’avance : nous devenons ce que nous faisons.

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« Je suis comme ça, je n’y peux rien. »

Pour Jean-Paul Sartre (1905-1980), cette phrase est souvent un mensonge qu’on se fait à soi-même.3

Repères : 1905-1980 · Paris · courant : existentialisme

Rien ne te définit d’avance

Ni Dieu, ni une nature humaine, ni ton caractère : tu deviens ce que tu fais.

Dieuune nature humaineton caractèretu deviens ce que tu fais

Des chemins possibles

Tu es au point de départ. Étudier, créer, t’engager ou partir : c’est ce que tu fais qui te définit.

?étudiercréers’engagerpartird’abord exister, puis se définir par ses actes

Après cette fiche, tu sais

  • expliquer « l’existence précède l’essence » avec l’exemple de l’objet fabriqué ;
  • dire ce que signifie « condamné à être libre » : angoisse et responsabilité ;
  • reconnaître la mauvaise foi et la distinguer d’un simple rôle social ;
  • expliquer le regard d’autrui et le vrai sens de « l’enfer, c’est les autres » ;
  • situer Sartre et Simone de Beauvoir.
Je te pose une question : tu t’es déjà dit « je suis nul en maths » ou « je suis timide, c’est ma nature » ?

Oui, moi aussi. Je n’y peux rien, c’est comme ça.

C’est là que Sartre intervient : une nature, ou une excuse ? Garde la question en tête, on y revient.

Tu n’es pas une pierre

Notion 1

L’existence précède l’essence

Le 29 octobre 1945, à Paris, une salle bondée écoute Sartre donner une conférence. Publiée en 1946 sous le titre L’existentialisme est un humanisme, elle résume sa pensée en une formule. Pour la comprendre, commence par un objet.1

29 octobre 1945 · Paris
1 / 6 · Le plan

Un artisan veut fabriquer un coupe-papier. Avant de le faire, il en a l'idée : une lame, un manche, et une fonction, couper le papier.

2 / 6 · L'objet

Le coupe-papier existe ensuite, tel qu'il a été prévu. Pour lui, l'essence (ce qu'il est, à quoi il sert) précède l'existence.

3 / 6 · Un artisan divin ?

Si un Dieu avait conçu l'homme d'après une idée, il y aurait une nature humaine fixée d'avance, comme le plan du coupe-papier.

4 / 6 · Pas de plan

Sartre est athée. Sans créateur, « il n'y a pas de nature humaine » : aucun modèle ne dit d'avance ce que tu dois être.

5 / 6 · D'abord exister

L'homme existe d'abord, surgit dans le monde, et se définit ensuite par ses actes. « L'existence précède l'essence. »

6 / 6 · Une vie, un tout

Tes actes dessinent peu à peu ce que tu es. À la fin, la vie est close : « Tu n'es rien d'autre que ta vie », dit un personnage de Huis clos.

Essence et existence

L’essence, c’est ce qu’une chose est, son plan. L’existence, c’est le fait d’être là. Pour l’objet, l’essence vient d’abord ; pour l’homme, l’existence vient d’abord.

Un coupe-papierEssenceson planExistencel’objet fabriquéprécèdeUn être humainExistenceil existe d’abordEssencece qu’il devientpar ses actesprécède

« L’existence précède l’essence. »

Sartre, L’existentialisme est un humanisme, 1946.14

En-soi, pour-soi

L’en-soi, c’est la chose : une pierre, une table, pleine, sans conscience ni projet. Le pour-soi, c’est la conscience : elle se projette vers ce qu’elle n’est pas encore. Ce manque, c’est sa liberté (L’Être et le Néant, 1943).3

L’en-soice qu’elle estLe pour-soiune consciencece qu’elle n’est pas encore

Classe

En-soi ou pour-soi ?

Pas de plan pour l’homme

Notion 2

Condamné à être libre

« L’homme est condamné à être libre. »

Sartre, L’existentialisme est un humanisme, 1946.24

Condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même ; libre, parce qu’une fois jeté dans le monde, il est responsable de ce qu’il fait.

Jeté dansle mondeJe choisisce que je faisJe répondsde mon choixcondamnélibreresponsable

Pas d’excuse : ni « c’est ma nature », ni « je n’avais pas le choix ». En choisissant ce qu’il veut être, chacun propose une certaine image de ce que devrait être l’homme : d’où l’angoisse, le sentiment de cette responsabilité.

angoissemoije choisisune image de l’homme

L’élève de Sartre

Sartre raconte l’histoire d’un de ses élèves, pendant la guerre.

L'élève de Sartre

Le dilemme

Ces analyses sont celles de la conférence de 1945, un texte simple que Sartre a ensuite jugé trop schématique.1

Il y distingue trois notions :2

L’angoisse

Le poids de la responsabilité.

Le délaissement

Aucun Dieu ni aucune morale toute faite pour choisir à ma place.

Le désespoir

Agir sans garantie, en ne comptant que sur ce qui dépend de moi.

La facticité

Tu n’as choisi ni ton corps, ni ta famille, ni ton pays de naissance. Tu restes libre de ce que tu en fais.3

tu n’as pas choisiton corpsta familleton pays de naissanceton projetce que tu en faisFacticitéce que tu n’as pas choisi,et dont tu fais quelque chose

À toi

Je n'ai choisi ni mon corps, ni ma famille, ni mon pays de naissance. Comment Sartre appelle-t-il ces données de ma situation ?

Fuir sa liberté

Notion 3

La mauvaise foi

Comme la liberté pèse, on cherche à la fuir. La mauvaise foi, c’est se mentir à soi-même sur sa propre liberté : faire comme si l’on était une chose, déterminée d’avance.3

moiune chosedéterminéed’avancema liberté

Un café, un garçon, un rôle.

L’exemple le plus célèbre de L’Être et le Néant (1943) se passe dans un café.3

Le garçon de café

Le service

Je te vois venir : être garçon de café, c’est forcément de la mauvaise foi, non ?

Ben oui, il joue un rôle. Tu veux dire que ce n’est pas de la mauvaise foi ?

Attention au contresens : être serveur, élève ou caissière n’est pas de la mauvaise foi. La mauvaise foi, c’est croire qu’on n’est rien d’autre que ce rôle, comme un objet.

Classe

Mauvaise foi, ou liberté assumée ?

Lâches et salauds

Dans la conférence de 1945, Sartre appelle lâches ceux qui se cachent leur liberté « par l’esprit de sérieux ou par des excuses déterministes », et salauds ceux qui « essaieront de montrer que leur existence était nécessaire ».1

Lâchesse cachent leur liberté« par l’esprit de sérieuxou par des excusesdéterministes »Salauds« essaieront de montrerque leur existence étaitnécessaire »

Un regard qui juge

Notion 4

Le regard d’autrui

Comment sais-je qu’autrui existe vraiment, comme une conscience et pas comme une chose ? Pour Sartre, je l’éprouve quand il me regarde. Il raconte une scène dans L’Être et le Néant.3

je l’éprouve dans son regardmoiautruiune conscience

Le trou de la serrure

Absorbé

« Pas besoin de gril : l’enfer, c’est les Autres. »

Garcin dans Huis clos, pièce créée en mai 1944 au Théâtre du Vieux-Colombier.54

Trois morts, Garcin, Inès et Estelle, sont enfermés dans un salon : pas de bourreau, pas de flammes.

un salonGarcinInèsEstellepas de bourreau, pas de flammes

Le supplice, c’est le regard et le jugement des autres, auquel on ne peut échapper, et pas même un miroir pour se voir autrement.

moiun miroir videleurs yeuxje ne me vois que dans leurs yeux

La réplique ne dit pas qu’il faut fuir les autres : elle dit que, si nos rapports sont figés dans le jugement, les autres deviennent un enfer, justement parce qu’ils comptent tant pour nous.

moiautruiregard figéenferrapports figés dans le jugement

À toi

Que veut dire « l'enfer, c'est les autres » dans Huis clos ?

Pas d’éternel féminin

Notion 5

Beauvoir, l’engagement

Simone de Beauvoir, compagne de vie et de pensée de Sartre, applique l’existentialisme à la condition des femmes.

Si l’existence précède l’essence, il n’y a pas d’« éternel féminin » donné d’avance, mais une situation que la société construit.

une situationque la société construitun corpsune femmeon le devient

« On ne naît pas femme : on le devient. »

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, 1949, tome II.4

Pour Sartre, l’écrivain est engagé : parler, c’est déjà agir sur le monde.

l’écrivaindes motsagir sur le monde

Il fonde en 1945, avec Simone de Beauvoir, la revue Les Temps modernes, prend position dans les combats de son siècle et refuse en 1964 le prix Nobel de littérature.3

1945Les Tempsmodernesavec Beauvoir1949Le DeuxièmeSexede Beauvoir1964refus du prixNobel delittérature

Vrai ou faux

Cinq affirmations sur Sartre.

  1. Sartre a refusé le prix Nobel.
  2. « L'enfer, c'est les autres » signifie qu'il faut fuir les autres.
  3. Pour Sartre, l'homme a une nature humaine fixée d'avance.
  4. Être garçon de café, c'est forcément être de mauvaise foi.
  5. « On ne naît pas femme : on le devient » est de Simone de Beauvoir.

Ce qu’il faut éviter

Entraîne-toi

Exercices corrigés

Cherche d’abord, puis ouvre le corrigé.

1. Explique la différence entre un coupe-papier et un être humain selon Sartre.

Le coupe-papier est conçu avant d'être fabriqué : son essence (sa forme, sa fonction) précède son existence. L'être humain, lui, n'a pas de plan préalable, puisque pour Sartre il n'y a ni Dieu créateur ni nature humaine : il existe d'abord et se définit ensuite par ses actes. Son essence est le résultat de ses choix, pas leur point de départ.

2. Un ami te dit : « Je suis paresseux, c'est mon caractère. » Que lui répondrait Sartre ?

Que c'est de la mauvaise foi : il parle de sa paresse comme d'une propriété de chose, alors qu'elle est la somme de ses choix. On n'« est » pas paresseux comme une pierre est dure : on se fait paresseux en renonçant, et on peut choisir autrement. Sartre ne nie pas les difficultés (la facticité), mais refuse qu'on s'en serve comme d'une excuse.

3. Dissertation : « Sommes-nous responsables de ce que nous sommes ? » Propose un plan en trois parties.

I. Nous semblons déterminés : corps, milieu, histoire, inconscient (la facticité, les sciences humaines). II. Pour Sartre, l'existence précède l'essence : nous sommes « condamnés à être libres » et responsables de ce que nous faisons de ces données ; les excuses sont de la mauvaise foi. III. Discussion : liberté en situation ; poids du regard d'autrui et des conditions sociales (Beauvoir) ; responsabilité comme tâche plutôt que comme fait accompli.

Attention

Cinq contresens à éviter

« Libre = faire ce qu’on veut. »

La liberté sartrienne est surtout une responsabilité : je réponds de ce que je fais, sans excuse.

« L’enfer, c’est les autres = vivons seuls. »

Autrui est indispensable ; c’est le regard qui fige et juge qui devient un enfer.

« Tout rôle social est de la mauvaise foi. »

La mauvaise foi, c’est se croire réduit à son rôle, comme une chose.

« Rien ne nous limite. »

Il y a une facticité (corps, passé, milieu) ; je suis libre de ce que j’en fais.

« L’existentialisme est une philosophie du désespoir. »

Sartre soutient au contraire qu’il est un humanisme : l’homme se fait par ses actes.

À retenir

Sartre en huit lignes

Un seul fil relie ces notions : tu réponds de ce que tu fais.

Existenceavant l’essenceLibertéresponsabilitéAngoissepoids du choixMauvaise foifuir sa libertéRegard d’autruiil me figeBeauvoiron le devient

Exister et choisir

Existence et essence : l’homme existe d’abord, se définit ensuite par ses actes.

En-soi, pour-soi : la chose est ce qu’elle est ; la conscience est projet.

Être libre

Liberté : « condamné à être libre » : responsable, sans excuse.

Angoisse : le poids d’un choix qui engage une image de l’homme.

Facticité : ce que je n’ai pas choisi, et dont je fais quelque chose.

Les autres

Mauvaise foi : se mentir sur sa liberté, se prendre pour une chose.

Regard d’autrui : il me révèle et me fige · honte · Huis clos.

Beauvoir : « On ne naît pas femme : on le devient ».

Descartes et la conscienceNietzsche : « Dieu est mort »Kant et la morale du devoir

Vérifie ce que tu sais

Vérifie

Dix questions pour finir

Dernier conseil : quand une réponse propose une excuse (« c'est ma nature », « je n'avais pas le choix »), demande-toi ce qu'en penserait Sartre.

Dix questions tirées parmi vingt, réponses mélangées à chaque partie. Une explication s'affiche après chaque réponse, et tes erreurs sont reprises à la fin.

Sources

  1. Wikipédia, L'existentialisme est un humanisme (conférence du 29 octobre 1945, publication en 1946, « il n'y a pas de nature humaine », l'élève entre sa mère et Londres, lâches et salauds). fr.wikipedia.org
  2. N. Warburton, A student's guide to Jean-Paul Sartre's Existentialism and Humanism, Philosophy Now, n° 15, 1996 (l'objet fabriqué, « condamnés à être libres », le conseil à l'élève : choisir, c'est inventer). philosophynow.org
  3. Stanford Encyclopedia of Philosophy, J. Reynolds et P.-J. Renaudie, Jean-Paul Sartre (rév. 2026) : mauvaise foi et garçon de café, regard et honte, prix Nobel. plato.stanford.edu
  4. Wikiquote, Jean-Paul Sartre (Huis clos, Gallimard, p. 90 et 92 ; L'existentialisme est un humanisme, Nagel, p. 17 et 37) et Simone de Beauvoir (Le Deuxième Sexe, Gallimard, 1950, t. II, p. 13). fr.wikiquote.org · fr.wikiquote.org
  5. Wikipédia, No Exit (Huis clos : création au Vieux-Colombier en mai 1944, personnages, sens de la réplique). en.wikipedia.org

Fiche relue et sourcée en septembre 2026, refaite en récit en octobre 2026.

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