Philosophie · Surveiller et punir

Foucault

Tu te redresses dès que le prof lève les yeux. Foucault fait de ce réflexe le point de départ d’une enquête sur le pouvoir.

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Tu te redresses sur ta chaise dès que le prof lève les yeux, même quand il ne te regarde pas. Michel Foucault (1926-1984) a fait de ce petit réflexe le point de départ d’une enquête sur le pouvoir moderne : un pouvoir qui ne frappe plus, mais qui surveille, classe et corrige.

Une caméra éteinte au-dessus d'une caisse, ça marche presque aussi bien qu'une vraie. Pourquoi ? Garde la question en tête : Foucault y répond avec une prison du XVIIIᵉ siècle.

Une caméra éteinte

Un faux dispositif suffit à changer le comportement, parce qu’on ne peut pas vérifier s’il filme.

caméra éteinte la caisse ?

Repères

Michel Foucault naît à Poitiers en 1926 et meurt à Paris en 1984.3 En novembre 1969, il est élu au Collège de France, où il enseigne l’« histoire des systèmes de pensée » jusqu’à sa mort.6

Une vie, de 1926 à 1984 Poitiers 1926 Collège de France 1969 1984 né à Poitiers, mort à Paris

Après cette fiche, tu sais

  • 1raconter le passage du supplice à la prison, de 1757 à 1838, et dire ce qui change ;
  • 2expliquer ce que fait la discipline : des corps « dociles », un temps découpé ;
  • 3décrire le panoptique et expliquer « la visibilité est un piège » ;
  • 4reconnaître le regard hiérarchique, la sanction normalisatrice et l’examen ;
  • 5expliquer le lien savoir-pouvoir et distinguer pouvoir souverain et biopouvoir.

Un philosophe qui lit les registres

1 · Un philosophe dans les archives

Formé à la philosophie et à la psychologie, Michel Foucault ne part pas de grands principes : il lit des registres d’hôpitaux, des règlements de prison, des traités de médecine.

d’hôpitaux de prison de médecine comment s’exerce le pouvoir ?

Une vie en huit dates

1961

Histoire de la folie à l’âge classique : à Paris, l’Hôpital général fondé en 1656 enferme ensemble fous, pauvres et criminels.6

19261984

1963

Naissance de la clinique : le regard médical.6

19261984

1966

Les Mots et les choses : l’homme comme objet de savoir est une figure récente.6

19261984

1969

Élu au Collège de France.6

19261984

1971

Il cofonde le Groupe d’information sur les prisons, pour donner la parole aux détenus.6

19261984

1975

Surveiller et punir. Naissance de la prison.1

19261984

1976

La Volonté de savoir, premier tome de l’Histoire de la sexualité.2

19261984

1984

L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi ; il meurt à Paris le 25 juin, l’une des premières personnalités emportées par le sida en France.6

19261984

Le Groupe d’information sur les prisons naît d’un manifeste du 8 février 1971 : faire entrer des questionnaires dans les prisons, faire entendre les détenus.6 Quatre ans plus tard paraît Surveiller et punir.1

Pas « qui ? », mais « comment ? »

Foucault n’y demande pas « qui détient le pouvoir ? », mais « comment s’exerce-t-il, concrètement ? ».1

À toi

Quand Foucault étudie le pouvoir, quelle question pose-t-il d'abord ?

Un supplice, devant la foule

2 · Du supplice à la prison

Surveiller et punir s’ouvre sur deux documents que Foucault place côte à côte, presque sans commentaire. Entre les deux, moins d’un siècle.

81 ans : moins d’un siècle 1757 un supplice 1838 un règlement
1 / 6 · L'attentat

Janvier 1757 : Robert-François Damiens tente de tuer le roi Louis XV. Il est jugé pour régicide, le crime suprême.

2 / 6 · Le supplice

Le 28 mars, à Paris, devant la foule, il est tenaillé, écartelé, puis brûlé. Foucault ouvre son livre sur ce récit.

3 / 6 · Un spectacle

Le crime a frappé le roi lui-même. Le supplice rend sa force visible à tous, sur le corps du coupable.

4 / 6 · Un règlement

« Trois quarts de siècle plus tard », écrit Foucault, voici le règlement de Léon Faucher pour la Maison des jeunes détenus à Paris.

5 / 6 · L'emploi du temps

Article 17 : en été, lever à 5 h, neuf heures de travail, deux heures d'enseignement, fin de la journée à 20 h.

6 / 6 · Ce qui change

On ne fait plus souffrir un corps devant la foule : on enferme, on occupe, on corrige. Le spectacle cède la place à la surveillance.

« Le châtiment est passé d’un art des sensations insupportables à une économie des droits suspendus. »

Foucault, Surveiller et punir, 19751

Le supplice faisait souffrir ; la prison retire des droits, à commencer par la liberté, et occupe chaque heure. Un progrès de l’humanité ? Foucault se méfie de cette lecture.

Un supplice un seul jour devant la foule Une surveillance régulier, continu, inséré dans la société

« Non pas moins punir, mais punir mieux »

Les réformateurs du XVIIIᵉ siècle cherchent, écrit Foucault, une peine plus régulière, plus continue, plus profondément insérée dans la société.1

Classe

Le supplice de 1757, ou la prison du règlement de 1838 ?

Des corps qu’on règle

3 · Fabriquer des corps dociles

Ce que Foucault appelle les disciplines : des techniques très concrètes, nées dans les couvents, les armées, les collèges, les ateliers. Leur but n’est pas de faire mal, mais de rendre le corps à la fois plus utile et plus obéissant.1

Assigner une place Découper le temps Décomposer les gestes Répéter les gestes

« Est docile un corps qui peut être soumis, qui peut être utilisé, qui peut être transformé et perfectionné. »

Foucault, Surveiller et punir, 1975, chapitre « Les corps dociles »1
soumis utilisé transformé perfectionné

Le règlement de Léon Faucher en donne un exemple parfait. Suis une journée d’été d’un jeune détenu, article par article.1

Une journée réglée

Maison des jeunes détenus, 1838

Heure5 h 00
Atelier0 h
École0 h

Des horaires, des places fixes, des notes : tu connais ça, non ?

L’école, c’est une prison, alors ?

Sonnerie, rangs, emploi du temps… Foucault ne dit pas que ton école est une prison. Il dit que les deux utilisent les mêmes techniques pour régler les corps et le temps.

Remets dans l'ordre

Le matin d'un jeune détenu, selon le règlement de 1838.

  1. Trois roulements de tambour : lever, lit, rangs
  2. Prière à la chapelle
  3. Toilette dans la cour, premier pain
  4. Atelier jusqu'à 10 h
  5. Réfectoire, puis récréation
  6. École jusqu'à 12 h 40

Un plan de prison, vu d’en haut

4 · Le panoptique

En 1791, le philosophe anglais Jeremy Bentham publie le plan d’une prison idéale, le Panopticon, du grec « qui voit tout ». L’idée lui vient de son frère Samuel, qui voulait surveiller des ouvriers en permanence.5

Samuel voulait surveiller des ouvriers en permanence Jeremy Bentham 1791 un plan de prison idéale Foucault 1975 la figure de la discipline l’idée, puis le plan, puis l’analyse

Monte dans la tour.

Pour Foucault, ce plan est « la figure architecturale » de la discipline.1

Le panoptique

Le plan

« La pleine lumière et le regard d’un surveillant captent mieux que l’ombre, qui finalement protégeait. La visibilité est un piège. »

Foucault, Surveiller et punir, 1975, chapitre « Le panoptisme »1

Le vieux cachot enfermait, privait de lumière et cachait. Le panoptique garde l’enfermement et supprime le reste : le détenu est seul, éclairé, toujours visible.

Le vieux cachot on enferme, on cache enferme, prive de lumière, et cache Le panoptique enferme, éclaire, et rend visible

« Celui qui est soumis à un champ de visibilité, et qui le sait, reprend à son compte les contraintes du pouvoir […] ; il devient le principe de son propre assujettissement. »

Foucault, Surveiller et punir, 19751
Je peux être vu Je me conforme Je me surveille le gardien devient presque inutile
Tu te souviens de la caméra éteinte ? Voici la réponse.

Donc la caméra ne sert à rien ?

Voilà pourquoi la fausse caméra marche : tu ne peux pas vérifier si elle filme, alors tu fais comme si. Le pouvoir n’a même plus besoin d’être là.

À toi

Bentham veut un pouvoir « visible et invérifiable ». Quel détail le rend invérifiable ?

Une copie d’examen démontée

5 · Les instruments du « bon dressement »

« Le succès du pouvoir disciplinaire tient sans doute à l’usage d’instruments simples : le regard hiérarchique, la sanction normalisatrice et leur combinaison dans une procédure qui lui est spécifique, l’examen. »

Foucault, Surveiller et punir, 1975, chapitre « Les moyens du bon dressement »1

Trois instruments simples : le regard hiérarchique surveille, la sanction normalisatrice mesure l’écart à la norme, l’examen combine les deux et laisse une trace écrite.

regard hiérarchique sanction normalisatrice examen un dossier

Pour voir ces trois instruments au travail, pas besoin d’aller en prison : une simple copie d’examen suffit. Démontons-la.

Vue éclatée d'un examen

La copie

La sanction normalisatrice mesure, compare et classe : on corrige ce qui s’écarte de la norme, on récompense ce qui s’y conforme.

la norme se conforme : récompensé s’écarte : à corriger s’écarte : à corriger

Le pouvoir ne fait pas qu’interdire : il produit des savoirs, des comportements, des individus.

ne fait pas qu’interdire pouvoir des savoirs des conduites des individus

Classe

Quel instrument de la discipline est à l'œuvre ?

Le pouvoir n’est pas une chose

6 · Le pouvoir partout

« Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ? »

Foucault, Surveiller et punir, 19751

Change le décor, et regarde ce qui reste.

Même machine, autre décor

Prison

D’où l’idée la plus célèbre de Foucault : le pouvoir n’est pas une chose que le roi ou l’État tiendrait dans sa main. Il passe par une multitude de relations, entre surveillant et détenu, médecin et patient, contremaître et ouvrier, professeur et élève.1

surveillant · détenu médecin · patient contremaître · ouvrier professeur · élève pas de centre

« Le pouvoir est partout ; ce n’est pas qu’il englobe tout, c’est qu’il vient de partout. »

Foucault, La Volonté de savoir, 19762

« Il faut en somme admettre que ce pouvoir s’exerce plutôt qu’il ne se possède. » On parle d’une microphysique du pouvoir.1

Savoir-pouvoir

Pour connaître les détenus, les malades, les élèves, il faut les observer, les mesurer, les classer ; et ce savoir permet en retour d’agir sur eux.1 « Pouvoir et savoir s’impliquent directement l’un l’autre ».

savoir observer, mesurer, classer pouvoir agir sur eux connaître pour agir agir pour connaître

Attention : il ne dit pas que savoir et pouvoir sont la même chose, ni que tout savoir est faux.

Si le pouvoir est partout, peut-on lui échapper ?

Donc on ne peut rien faire ?

Pour Foucault, là où il y a pouvoir, il y a aussi résistance. Le Groupe d’information sur les prisons en était une : rendre visible ce que la prison cachait.

Vrai ou faux

Cinq affirmations sur Foucault.

  1. Pour Foucault, le pouvoir appartient au roi ou à l'État.
  2. Foucault affirme que l'école est une prison.
  3. Pour Foucault, le pouvoir ne fait pas qu'interdire.
  4. Savoir et pouvoir s'impliquent l'un l'autre.
  5. Foucault a inventé le panoptique.

Prendre la vie en charge

7 · Le biopouvoir

Dans la dernière partie de La Volonté de savoir (1976), Foucault élargit l’enquête. Le pouvoir ne s’occupe plus seulement des corps un par un : il prend en charge la vie de populations entières.2

un par un dresser chaque corps anatomo-politique en masse naissances, maladies, durée de vie

Le pouvoir souverain prélève (impôts, récoltes, temps, et jusqu’à la vie des sujets) et détient le droit de mort. Il se montre avec éclat, comme au supplice de Damiens. Le biopouvoir, lui, gère la vie : il compte, mesure, prévient, soigne.

Pouvoir souverain faire mourir ou laisser vivre Biopouvoir faire vivre ou rejeter dans la mort santé, hygiène, natalité, longévité

« La vieille puissance de la mort où se symbolisait le pouvoir souverain est maintenant recouverte soigneusement par l’administration des corps et la gestion calculatrice de la vie. »

Foucault, La Volonté de savoir, 19762

Ce pouvoir sur la vie a deux faces : les disciplines dressent le corps de chacun (une anatomo-politique du corps humain) ; des régulations gèrent l’ensemble de la population, ses naissances, ses maladies, sa durée de vie (une biopolitique de la population).1

Classe

Pouvoir souverain, ou biopouvoir ?

Maintenant, à toi

Entraîne-toi

Exercices corrigés

Cherche d’abord, puis ouvre le corrigé.

1. Pourquoi le panoptique fonctionne-t-il même quand la tour est vide ?

Parce que le pouvoir y est « visible et invérifiable » : le détenu voit toujours la tour, mais les persiennes l'empêchent de savoir si quelqu'un l'observe. Dans le doute, il se conduit comme s'il était toujours regardé. Il reprend à son compte la surveillance et devient « le principe de son propre assujettissement ». La présence réelle du gardien devient presque inutile : « un assujettissement réel naît mécaniquement d'une relation fictive ».

2. En quoi un bulletin scolaire est-il un exemple de ce que Foucault appelle l'examen ?

Il combine les deux autres instruments. Il suppose une surveillance (des épreuves, des contrôles, des enseignants qui observent) et une sanction normalisatrice (des notes rapportées à un seuil, des moyennes, des classements). Il laisse enfin une trace écrite : chaque élève devient un cas qu'on peut décrire, comparer et suivre dans le temps. C'est un savoir sur l'élève, et un moyen d'agir sur lui : un savoir-pouvoir.

3. Dissertation : « Être surveillé, est-ce forcément être opprimé ? » Propose un plan en trois parties.

I. La surveillance contraint : on se conforme sous le regard, jusqu'à se surveiller soi-même (le panoptique, « la visibilité est un piège »). II. Mais pour Foucault, le pouvoir n'est pas seulement répression : « le pouvoir produit », il forme des compétences, des savoirs, des individus, et le biopouvoir protège aussi la vie. III. Comprendre ces mécanismes permet de leur résister : là où il y a pouvoir, il y a résistance, comme le Groupe d'information sur les prisons qui rendait visible ce que la prison cachait.

Cinq contresens à éviter

« La prison est plus douce, donc c’est un progrès. »

Foucault montre qu’on veut « non pas moins punir, mais punir mieux » : autrement, et plus profondément.

« Le pouvoir, c’est l’État. »

Il s’exerce dans une multitude de relations ; il ne se possède pas comme un objet.

« Le pouvoir ne fait qu’interdire. »

Il produit aussi : des savoirs, des comportements, des individus.

« Foucault a inventé le panoptique. »

Le plan est de Jeremy Bentham (1791) ; Foucault en fait en 1975 le modèle de la société disciplinaire.5

« Savoir, c’est pouvoir. »

Savoir et pouvoir s’impliquent l’un l’autre, mais ils ne se confondent pas.

À retenir

Foucault en huit lignes

  • Supplice et prison : 1757, Damiens ; 1838, le règlement de Faucher : du spectacle à la surveillance4
  • Corps dociles : places, temps, gestes : un corps soumis, utile, perfectionné
  • Panoptique : Bentham, 1791 : tout voir sans être vu5
  • Visible, invérifiable : chacun se surveille lui-même · « la visibilité est un piège »
  • Trois instruments : regard hiérarchique, sanction normalisatrice, examen
  • Savoir-pouvoir : connaître pour agir, agir pour connaître
  • Microphysique : le pouvoir s’exerce plutôt qu’il ne se possède ; il produit
  • Biopouvoir : gérer la vie des populations : santé, natalité, hygiène2

Nietzsche et la généalogieMarx et la dominationRousseau et la liberté

Vérifie ce que tu sais

Dix questions pour finir

Dernier conseil : quand une réponse dit que le pouvoir « appartient » à quelqu'un ou qu'il ne fait qu'« interdire », méfie-toi. Ce n'est pas du Foucault.

Dix questions tirées parmi vingt, réponses mélangées à chaque partie. Une explication s'affiche après chaque réponse, et tes erreurs sont reprises à la fin.

Sources

  1. M. Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975. Citations vérifiées sur le texte : supplice de Damiens, règlement de Léon Faucher (art. 17 à 26), « Les corps dociles », « Les moyens du bon dressement », « Le panoptisme ».
  2. Wikiquote, Michel Foucault (Surveiller et punir, Gallimard, 1975, p. 18, 97-98 et 264 ; La Volonté de savoir, Gallimard, coll. « Tel », p. 183-184) et la page anglaise (« l'âme, prison du corps » ; « le pouvoir est partout »). fr.wikiquote.org · en.wikiquote.org
  3. Stanford Encyclopedia of Philosophy, G. Gutting et J. Oksala, Michel Foucault (rév. 2026) : biographie, les trois techniques et l'examen, le panoptique jamais construit par Bentham, pouvoir et résistance, biopouvoir. plato.stanford.edu
  4. Wikipédia, Surveiller et punir et Robert-François Damiens (attentat du 5 janvier 1757, exécution du 28 mars 1757, dernier écartelé en France ; M. Porret, « l'anachronisme du supplice de Damiens »). fr.wikipedia.org · fr.wikipedia.org
  5. Wikipédia (en anglais), Panopticon (idée de Samuel Bentham, lettres de Krichev, Panopticon, or The Inspection House, 1791 ; Presidio Modelo). en.wikipedia.org
  6. Wikipédia, Michel Foucault, Groupe d'information sur les prisons (manifeste du 8 février 1971) et Histoire de la folie à l'âge classique (1961, Hôpital général de 1656). fr.wikipedia.org · fr.wikipedia.org · fr.wikipedia.org

Fiche relue et sourcée en septembre 2026, refaite en récit en octobre 2026.

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Collège 4